Clinique Dentaire Savoie Et Roy

Le journal communautaire de Saint‑Étienne‑de‑Lauzon 

 

Torrents de mots Torrents de mots

MathieuLes tasses et les clichés

Ma main porte le repère d’un souvenir profond que je vais approfondir ce soir. L’appartement est vide, ma sœur travaille toute la nuit. Elle est chirurgienne et elle a des semaines de malade. C’est pour ça que j’habite ici. C’est comme une colocataire; elle se fait toujours discrète, elle ne me dérange jamais. J’aimerais qu’un jour, elle arrive dans ma chambre, deux tasses de café en main – du bon grain, on s’entend, au salaire qu’elle fait, elle se paie le meilleur sur le marché – et qu’elle veuille parler, de sa vie, de ses problèmes, de son bonheur, de n’importe quoi, sauf du silence. Oui, ma sœur fait beaucoup d’argent, le frigo est toujours plein, la femme de ménage rend plus accueillant le quatre et demi sur l’avenue Sainte-Geneviève, mais à quoi bon tout ça! J’ai l’impression que, dans sa tête, je suis encore le petit trouble-fête, celui qui trahit ses sœurs pour ses parents, celui qui est trop jeune pour comprendre la vie. Merde, j’ai tout de même cinq ans de moins qu’elle et aujourd’hui, la différence est nulle. Sauf que je ne suis guère mieux, je ne vais jamais lui parler, je n’improvise pas une conversation sur nous. Dans le fond, on est trop peureux. Peut-être qu’elle pense la même chose, alors il n’arrivera jamais d’épisodes avec les tasses et les clichés.

Je garde mon pantalon, mais je prends soin d’enlever le tirebouchon – cadeau de mes anciens beaux-parents, lorsque j’ai eu vingt-et-un ans – qui agrandit de jour en jour le trou de la poche droite, mais de toute façon, le monde du Terralba s’en fout de mon apparence! Je le pose sur ma table de chevet. Sur l’étagère face à moi, je prends un vieux cahier « Five-Stars » à la couverture rigide. Je m’assois sur mon fauteuil de cuir et je lis une page, au hasard :

« 22 février, deux ans après

C’est drôle, mais pendant la dernière session, j’ai lu un livre qui m’a profondément marqué. Le personnage de ce roman-là me fait penser exactement à ma mère, il y a deux ans et demi, lorsqu’elle entrée au C.H.S.L.D. de Victoriaville. Quelle plaie ce devait être pour elle. Bon, je m’éloigne de mon mouton. Depuis sa mort, je n’ai pas arrêté de penser que c’était dur sans elle, que toutes les merdes qui me sont arrivées découlaient de cet évènement-là. En tout cas, j’essayais de m'en convaincre. Dans le fond, j’étais tellement retourné sur moi-même que ça m’a tout aveuglé des vraies choses, de la réalité. Ce n’est pas que ce livre-là m’ait montré la vérité et comment réagir, mais m’a plutôt ouvert les yeux. C’était comme « Réveille, Denis! Elle a souffert pas mal plus que toi, tu t’en rends juste pas compte ! ». J’ai pris du recul et c’était vrai.

Juste m’imaginer être paraplégique pour le reste de ma vie, faire une croix sur tous les projets que j’ai en tête pour toujours, ça me fendrait le cœur. Et, si ma mère était comme moi, ça devait être le même choc. Je suis même sûr que lorsqu’elle a su pour son cancer, elle était soulagée. Soulagée de pouvoir en finir avec ce calvaire qui l’a rongée pendant des années. C’est de même. Tout ce temps-là, je ne me suis pas rendu compte à quel point on était pareils. La même vie qui circule dans mes veines. Mais là, c’est terminé, je dois seulement espérer qu’il y a quelque chose, pour pouvoir lui dire toutes ces choses. Dans le fond, je n’aurais pas besoin de le lui dire, si elle me surveille.»

Je dois me faire du café. Une nuit blanche, tant pis. Ces souvenirs sont trop précieux. Des épisodes dont je veux me rappeler. C’est mon vin que sont ces pages et ces souvenirs qui me soulent. J’avance vers le téléphone, je le débranche.

MAthieu

C’est là que ça se passe…
Je ne sais pas pourquoi, mais je pense juste au rendez-vous de ce soir, avec Isabelle. Cela fait presque trois ans, jour pour jour, que je suis seul. Ce n’est pas seulement la corde sur les mains qui me gonflent, mais le fait d’avoir seulement mon chien en guise compagnie. Non, mais c’est vrai putain ! Un homme doit vivre avec une femme, sinon il s’enlise dans une sorte de litanie interminable et tombe dans la dépression. Je ne sais pas qui possède l’expression disant que « tout ce qu’on homme accomplit, c’est pour impressionner les femmes ! », mais c’est un sacré génie. Ce n’est pas le genre de déclaration pour se créer des ennemis. La journée au Terralba semble éternelle. Je regarde l’horloge, au dessus des portes battantes qui joignent au bar, et je souris en constatant qu’il reste deux heures à mon quart de travail. La douceur de sa peau, froide lorsque ma joue est contre la sienne. Enfin, c’est beaucoup moins épuisant qu’à Montréal, où le chef me cassait les bijoux. Cela fait maintenant cinq ans que je travaille ici et j’adore ça. Dimitri et Julien sont vraiment sympathiques avec moi, même si j’ai cinq années d’expérience de plus. Bon, enfin, ce n’est pas la mer à boire, mais c’est évident lorsque je manipule les aliments et que je goûte leurs trucs. C’est vrai, avec le temps, on apprend comment bien poivrer et bien saler, comment concocter nos propres plats et surtout, comment bien marier les fruits avec les légumes. Ton sourire me damne, il me parle. C’est là tu arrives en scène, avec ton putain de tablier sale. Tu ne saisis pas que les clients veulent voir un serveur propre, bien rasé et les cheveux bien peignés. Nous ne sommes pas friands du « fast-food » ici. Dans la cité, un pareil accoutrement et on te vire, tu vides ton casier et tu te casses pour toujours. Ici, la tolérance est excessive; c’est bien parce que François est un de tes meilleurs amis. Dans la cuisine, c’est moi le patron et je ne manque pas une occasion de te le rappeler par mes regards.
- Martin, une assiette de saumon !
Je ne dis rien et je m’exécute. Tu vas chercher une bouteille dans la petite cave à côté des fours et tu ressors avec une bouteille de blanc. Encore une fois, tu as usé de tes judicieux conseils pour convaincre un client de la marier avec mon poisson. Je dois dire, honnêtement, que là est ta force. Tu as une culture tellement variée que j’en ai mal à la tête lorsque je parle avec toi. C’est peut-être ça qui m’énerve, que tu sois plus intelligent que moi ! Tu comprends, au moins, qu’il n’y a pas que le boulot dans la vie, que l’on respire en dehors de ces murs de briques et de ces vieilles chaises de pin. Ton corps se fond dans le mien, tu sens combien je t’aime.
J’entends Dimitri moudre avec le mortier. Je vais dans le réfrigérateur et je sors une des darnes que j’ai soigneusement coupées ce matin. Celui qui commande un tel plat le lundi, soit qu’il connaisse bien le marché ou soit que les conseils de Denis y soient pour quelque chose. Je règle le four, je sors la planche de cèdre, les grains de moutarde noire et de poivre blanc, le miel, le vinaigre de vin blanc, un morceau de prosciutto et une aubergine. Tout y est, je peux maintenant préparer ma spécialité.
Les mains propres, je place mon tablier dans le sac du nettoyeur et j’ouvre la porte de mon casier. Quelques heures avant de te revoir. Ma solitude exhaustive vit ses derniers moments. Je te vois arriver, me donner une tape dans le dos, me souhaiter une belle soirée et retourner servir tes clients. Ah, je n’en peux plus ! Je salue Dimitri et je quitte la cuisine avec un grand sourire, trahissant ma mine habituelle. À la sortie, je croise Julien qui s’amène pour son quart de la soirée. Il porte toujours ses écouteurs, écoutant un rythme de musique « terence », si je me souviens bien. Oui, pour un cuisinier, c’est un jeune, mais bon Dieu qu’il est doué. Très futé, mais je n’ai pas le temps pour les éloges. Je lui laisse toujours une note sur la table.
Il me regarde et je vois qu’il a quelque chose à me dire, mais je me tourne et je quitte aussitôt, sans prendre le temps de l’écouter. Dans ma hâte, j’accroche une jeune femme, mignonne, au visage familier. Je n’ai pas le temps de m’attarder, je déteste être en retard.

Texte Mathieu

Le blanc semble mon guignol

Je reviens, tête baissée. J’abandonne l’estrade déserte recouverte de son duvet hivernal. Une distraction, quelques heures, pour trouver une étincelle, quelque chose, n’importe quoi, pour continuer d’écrire. Dans l’immense feu blanc qui me sert de chambre, l’air manque, l’air demeure aride, je perds le fil, je perds les aiguilles. Je suis assis devant mon écran laiteux, mais j’erre entre les arbres. Je m’évade toujours comme ça, quand j’écris, quand j’écoute, quand je lis. Un manque d’attention pour les choses que je juge importantes. Pour le reste, mon cerveau croit bon de garder en mémoire les plaques d’immatriculation de Pierre, Jean et Jacques.

Bref, je retourne au travail, après une absence de deux heures pour les contrées boréales qui longent ma demeure. Je dis boréales, parce que je me prends pour Thomas; il débarquerait ainsi et énoncerait le même propos, en remarquant les sapins, les cèdres et les épinettes. Je crois toujours qu’en marchant un peu dans la forêt, mes oreilles se décuplent et perçoivent tout : les proses perpétuelles que mène le vent sur la chevelure des conifères ou les plaintes des feuillus devenus chauves et condamnés à mourir lentement, par le froid sournois. Pendant l’été, si je porte bien attention, je peux entendre les claquements provenant de la balle molle et les cris des spectateurs, heureux que leur compagnon heurte le marbre. Là, je m’éloigne, seulement pour insérer le mot « marbre » de façon originale ! Par contre, j’aime ces insertions lorsque j’écris, elles permettent une distance tout en gardant un lien, elles dessinent un sourire dans le coin de mon visage et me donne l’ardeur de continuer la sculpture de ce monolithe existentiel.

Les traces dans la neige portent les marques d’une racine lointaine. Cela me fait penser : téméraire et le cœur en fougue, quelqu’un décida de marquer le chemin au travers la neige, sacrifiant le confort de ses chaussettes pour établir ses marques quelque part; cet homme de courage ignore que des centaines de pas croiseront le fer, sans même y porter attention, sauf moi il paraît ; merci Christian, je t’emprunte cette idée, mais je la respecte énormément. Ce ne sont pas mes oreilles qui se dressent, mais plutôt mon regard, en symbiose avec mon imaginaire, qui s’interpose. Ces deux-là s’amusent à créer des spectres qui longent ma silhouette dans la pénombre, attendant le moment opportun, pour déguster ma chair et vaincre la désolation dans les parages. La cadence de mes pas augmente et je perds toute concentration. Maudits soient ces kilomètres de pellicules qui m’empêchent de dormir; maudite soit cette mémoire qui croit bon de mémoriser les moindres détails de ces longs-métrages. Je pense à mon bureau dans le désordre, ma plume fidèle s’ennuie, en manque de pages blanches.

***

Le quartier s’enveloppe de murmures pour la nuit. Les cèdres se balancent au chant du vent, dans leurs robes vierges, me soufflant à l’oreille « écris sur nous, écris sur nos solitudes dans ce " courroux de la Sibérie " qui nous emporte comme des sables mouvants

La maison est vide comme mes idées. Je vais combattre cette solution. Arborescent. Tiens, qu’est-ce que ce mot vient vagabonder ici, tel un bohémien qui flaire les arnaques à coups de plumes et de rimes? Je laisse tomber, pour cette fois, je vais simplement dire « un soubresaut, désolé » qui marche à tous les coups, du moins, jusqu’après cette lecture.

***

Je viens de tenter l’écriture automatique, pour essayer de débloquer quelque chose. Avec de la musique d’opéra, tirée de la trame sonore des neuf portes, pour m’accompagner dans ces contrées fugaces : l’imaginaire. Les mots virevoltent, mais rien ne prend sens, même après une relecture.

J’entends le rivage senestre m’aspirer aux rêveries. Je cède à la tentation. J’écris les dernières lignes, parlant d’un songe paisible, j’enregistre et j’éteins la chandelle. Je m’abrite de la dernière couverture de ma mère et je me forge un abri de ce souvenir palpable. Paisiblement, j’enfile mes bottes vers une berge qui s’étend, où la mer dégage les diamants de la terre. Le ciel bleu crème accompagne somptueusement les geais dans leur grâce. Je marche sur une plage chaste, mes pas s’effaçant derrière l’écume des vagues; mon chemin se façonne au présent.

Mathieu

Les bourrasques de vent m’empêchent d’avancer. J’ai mon bâton de hockey et mes patins sur mon épaule, marchant tranquillement vers la patinoire. Les proses poétiques de Bono se glissent dans mon esprit. Je suis malade de patiner à une telle température. Quoi faire de mieux ? Je tourne mes pouces depuis presque trois heures chez moi, en essayant de déclencher quelque chose dans mon écriture. Rien n’y fait. Je ne suis pas assez concentré. Je décide de patiner une heure, pour me changer complètement les idées, effacer l’ardoise de cette journée. Ah non, de l’ardoise, c’est trop fragile et c’est très loin de la vérité. Je vais plutôt effacer le marbre de cette journée. Voilà quelque chose de beaucoup plus concret. De plus, de l’ardoise, c’est moins fréquent que l’autre. J’entends par-dessus la musique les bruits de rondelles sur les bandes, les voix de joueurs que je vais rejoindre. Je reviens à la musique, j’arrête de marcher, un passage attire mon attention. «… and it’s you when I look at the mirror, and it's you that makes it hard to let go… »[1]. Voyons, j’entends cette chanson, mais là, je prends conscience des paroles. C’est toi, quand je me regarde dans le miroir; je pense la même chose, quand je regarde mes yeux dans le miroir, qui sont le reflet de ma défunte mère. J’hésite quelques instants, les deux pattes dans la neige. Tant pis, la patinoire va avoir une personne de moins ce soir, je dois retourner chez moi, pour pianoter sur les touches de mon portable. Je dois également chercher sur Internet les paroles complètes, pour comprendre encore plus les motivations de Bono à écrire cette chanson.

J’entre dans ma chambre, je lance mon manteau sur mon lit et je m’installe devant mon ordinateur, ayant toujours la même chose en tête. Les idées se bousculent dans ma tête, me rappelant sans cesse ma propre mère. Si on y porte attention, Bono parle qu’on ne peut tout faire par soi-même, que la force que l’on veut montrer devant tout le monde est inutile, parce que certaines personnes sont là pour nous supporter dans les moments les plus graves. D’être entêté, de faire tout en croyant être seul, on se trompe. Ces vers dédiés à son propre sang sont un hommage, une dénonciation également pour l’individualisme, qui laisse toujours à part ses proches. Même dans ces attitudes, ces gens viennent nous chercher et leur compagnie est indispensable à notre bien-être. Tout va bien, je crois mal m’exprimer. Je crois que Bono veut démontrer que son père a toujours été là, sans vraiment l’être ( Tu es là, où es-tu ?) et que même dans cette situation, il s’est attaché à son père, mais dès qu’il atteint une maturité, il veut prendre part à ce combat qu’est la vie, pour lui dire que hey! Je suis là aussi, je tiens à toi et je veux être à tes côtés pour percer cette carapace qu’est la tienne.

Je suis atteint par cette attitude, à laquelle je m’identifie. Et dans ces moments, je constate que nous aussi (écrivains), en quelque sorte, vivons cette désolation, secrètement. Est-ce que quelque part, quelqu’un me lance une bouée ? J’ai eu un accident de bateau avec un de mes meilleurs amis, mais je préfère me noyer à sa place plutôt que de lui demander son aide et de nous en sortir tous les deux avec de blessures graves; un survie avec une balafre et l’autre plonge dans une litanie.

Les paroles s’envolent, les écrits restent. Cette musique se balade, mais sans toujours être perçue de la bonne façon. Je regarde autour de moi, j’aperçois une bande dessinée, celle des Schtroumpfs.

Lorsque j’étais enfant, je nichais à la bibliothèque, arpentant les vallées arborescentes qui bordent la maison d’un sinistre sorcier à cinq cents. Un peu plus tard, presque treize années plus tard, je décide de m’exiler, une fin de semaine, à l’Île d’Orléans, pour écrire, pour avoir la paix. Je suis accompagné d’une bd de ces bleus utopiques, que j’envie pour leur bonheur perpétuel, leur presque éternité et l’égalité. Je commence à écrire : « L’histoire de ma vie n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai, il n’y avait personne, seulement les spectres d’un homme qui tente de faire sa trace, mais qui s’abreuve de lui-même, se tournant seulement sur le moi qu’il côtoie devant la glace. »

Ténèbres. Je suis ici pour faire le vide, mais la solitude m’entraîne dans des sables mouvants qui n’en finissent plus.



[1] Bono, U2, « Sometimes you can’t make it on your own », How to dismantle an atomic bomb, 2004, no.3

Mathieu Sirois

Un journal ancré

C’est le brouillard. Sur le quai, tu me vois sur le bateau qui attend. L’hésitation est palpable. On entend seulement le bruit des vagues sur les canots, les chaloupes, les bateaux. La marina dort tandis que nous sommes là, debout, et tu hésites encore, tu te dis que les pronostics du canal météo ne vont pas nous simplifier la vie. Je réponds que c’est toujours comme ça, que c’est moins pire que ça prétend l’être. Ce ne sont que des prédictions, rien n’est assuré à cent pour cent. Tu embarques enfin.

On voit le soleil se lever au loin ; il n’y a que ça, qui peinture avec la palette la plus élaborée ; diversifiée à un point tel qu’elle semble indescriptible. Je souris, tu dors maintenant à mes côtés, paisiblement, j’entends ton souffle profond, la tête ancrée. Je vais dans l’habitacle intérieur. En fouillant dans les armoires, je m’empare d’une bouteille d’euphorie et d'une boite de bois. À l’emplacement initial, les rayons se fraient un chemin parmi la brume pour finalement la dissoudre. Le bateau représente une île, solitaire, entourée d’eau comme l’actuel.

J’ouvre la boite pour y redécouvrir des feuilles jaunies, jaunies par les aiguilles, celles qui s’enfoncent dans la poitrine, dans les tripes. Une par une, je les sépare et les redécouvre.

Après quelques heures de lecture, tu t’éveilles. Le soleil est déjà bien loin, camouflé derrière l’étoffe des nuages. Le temps s’aggrave. Tu t’agrippes soudainement, je te dis que c’est une tempête, calmement, que je la vois venir depuis tout à l’heure. Le vent se lève progressivement ; la bouteille s’évanouit et roule vers la mer où elle se déverse. La mer saigne. Les vagues en crescendo t’effraient, la pluie s’invite également. Tu pleures, on dirait. Pourtant, tu savais qu’en prenant le large, les risques de rencontrer une telle tempête augmentaient exponentiellement. Je te crie que ce n’est pas grave, c’est sauvage, c’est sournois, les vagues qui balancent le bateau de gauche à droite, l’eau qui se mêle à nos corps, notre chair imbibée qui combat désormais le froid. Je souris pendant ce combat, les doigts gourds qui gardent toujours la confiance que c’est éphémère, que dans moins longtemps qu’il le faut, je vais contempler le coucher du soleil. C’est la vie en pleine mer selon moi. Sauf que toi tu t’essouffles, tu as peur. Je lâche prise aux voiles pour venir te soutenir. Tu sautes à l’eau pour rejoindre la terre. Je te vois t’éloigner, je saute à mon tour. Le courant, les vagues, je ne suis pas un très bon nageur ; je ne l'ai jamais été par ces faucheuses d’estime. Je perds conscience, je sens mon corps s’enfoncer dans l’encre.

Je me réveille sur le quai. Trempé, je regarde autour de moi. Aucune trace de toi. Tu m’as ramené, tu m’as sorti de l’encre pour me remettre sur mon bateau. La tempête est passée. Le soleil se couche ; la gamme de couleurs encore plus subtile, au loin, dans le ciel, comme si je la découvre pour la première fois. Je vois près de l’habitacle la boite de bois. Je la laisse au loin, elle contient encore ton parfum. Je me contente alors de sourire et d’observer le coucher de soleil, tandis qu’au loin, derrière moi, la tempête étanche la naïveté. Je ne rêve maintenant que de bières.