Clinique Dentaire Savoie Et Roy

Le journal communautaire de Saint‑Étienne‑de‑Lauzon 

 

Rencontre du troisième âge... Rencontre du troisième âge...

Rencontre du troisième âge…

Garder la tête hors de l’eau
Karo-Lyne,
Tu es venue me voir au magasin, ce matin, pour obtenir mon appui dans la position contre ton père que tu t’apprêtes à prendre lors du règlement en Cour du divorce de tes parents.
Quand tu as vu que j’étais bien loin de me ranger de ton côté, contre ton père, il n’y a rien que tu ne m’as pas sorti pour tenter de démontrer en noir sur blanc que Jean-Philippe a été le plus mauvais père que la terre n’a jamais porté. Au moins, tu n’as pas poussé la folie jusqu’à l’accuser de violence, de négligence ou de tout autre travers généralement présenté en Cour... mais, à part ça, tout y est passé.
Comme tu as vu, je n’ai pas dit un traître mot mais j’ai eu très vite les yeux qui, de rage, me tournaient dans leur orbite. J’étais incapable de te regarder dans les yeux car je t’aurais sacrée à la porte si je l’avais fait.
Alors que tu avais pris comme acquis qu’étant la mère de ta mère, je me rangerais donc facilement de son côté, et contre ton père, tu as vite réalisé que non seulement ce ne serait pas le cas du tout, - jamais dans 100 ans, comme on dit - mais que je risquais même de couper les ponts si tu te faisais trop insistante.
Bon, finalement une cliente est entrée et, évidemment, on a dû couper court. Je t’ai vite dit : « Écoute, Karo-Lyne, tu prends tes affaires et tu te sauves et moi, je vais t’écrire un mot dès que je vais pouvoir.» Tu ne t’es pas opposée, comprenant clairement, par mon ton et ma face, que tu avais tout intérêt à obtempérer.
Je n’en suis toujours pas revenue. J’étais tellement fâchée que je n’ai pas pu glisser un traître mot de tout ça à ton grand-père, au dîner. Je bouillonnais, je fulminais.
J’ai tout de suite commencé ma lettre avant de retourner au magasin; et ça, ça m’a fait baisser la vapeur un peu. Si bien qu’au souper, j’ai pu en discuter avec Charles-Auguste.
J’ai fait très attention, dans un premier temps, pour me contenter de lui raconter les faits de ce qui s’était passé. Sans émettre encore la moindre opinion personnelle pour ne pas lui donner l’impression que je voulais quêter son appui.
Ah bin là! Tu connais ton grand-père... Il n’est pas homme à demander son chemin à tous les quarts d’heure! Très vite, il n’a même plus été capable de rester assis : il s’est levé tout d’un coup et s’est mis à marcher d’une pièce à l’autre dans la maison, vraiment comme un lion en cage. Puis, il s’est mis à pleurer, mais à pleurer...
Évidemment, je n’ai pu m’empêcher d’éclater moi-même alors que j’y étais parvenue jusque-là, tant c’était d’abord la colère qui prenait toute la place, plus que la tristesse, dans un premier temps.
J’ai donc compris très vite que ça ne servait à rien d’espérer en parler vraiment avec lui avant demain au plus tôt. Cette lettre ne peut donc pas tenir compte encore de l’opinion de ton grand-père.
Ce fut très bon que je lui annonce ta visite de ce matin car, sinon, je ne t’aurais écrit que sous le coup d’une terrible et trop pleine colère.
Mais je n’en reviens toujours pas : comment peut-on perdre les pédales à ce point? Seul un état de crise grave peut expliquer ça.
Te rends-tu bien compte, après tout ce que Jean-Philippe a fait pour vous autres?
Que de fois ne l’a-t-on pas vu courir comme un fou pour réussir à faire ses 60-70 heures de transport par semaine tout en se ménageant un court arrêt, tout petit, pour ne pas manquer ton dernier spectacle ou le dernier match de Jonathan!
Dans ma tête à moi, hors de tout doute possible – et je pense que c’est vrai aussi pour ton grand-père – Jean-Philippe a été un très bon père. Un père dont on peut être fier. Très fier, même. Bien sûr, tout ça en tenant compte des contraintes particulièrement fortes qu’il a toujours vécues. Mais ça, on a le métier qu’on a et tant qu'on y est, il faut faire avec...
Après ta démarche, je me suis rappelée, par exemple, la scène suivante : on est vendredi, la banque vient d’ouvrir, ton père accourt au magasin et nous remet l’enveloppe de son chèque de paie avec le bordereau et entre 70 et 80% du montant en argent de celle-ci : «Pourriez-vous, S.V.P., me rendre le service de remettre ça à Gaëtane? Je dois partir tout de suite pour le boulot et elle est déjà partie pour le sien.»
Bien sûr, ça nous faisait toujours plaisir de leur faciliter les choses de ce côté là. Si j’avance ça, c’est qu’il me semble qu’il ne s’agit pas là spécialement d’un comportement typique d’un mauvais père.
Je revois encore un bon samedi matin : Jean-Phil rentre vite nous saluer avant de sauter dans sa grosse van pour aller au travail. Au bout de 2 minutes, la porte du camion s’ouvre encore, il en sort en courant, va s’informer du score du match de Jonathan puis revient aussi vite pour vraiment y aller, cette fois. On m’a dit, après-coup, qu’il était venu au début de la partie avec son camion pour gagner du temps.
Et quand Jonathan a eu envie d’un panier de basket, quand vous avez voulu votre vélo puis quand tu as rêvé d’un clavier, te dire les entourloupettes assez incroyables qu’il brassait dans sa tête, ton père, pour finir par être capable de vous les procurer. Je l’ai vu vendre de ses choses personnelles auxquelles il semblait pourtant tenir pas mal, tout ça pour pouvoir vous faire le cadeau tant convoité. D’ailleurs, pas seulement ton père, mais ta mère aussi.
Alors tu comprends bien, Karo-Lyne, que non seulement je ne te suivrai pas du tout sur ta piste empoisonnée mais je te jure même, sur la tête de tous mes aïeux, que je vais accourir pour témoigner en faveur de ton père dès que la possibilité va s’en présenter, aussi bien en Cour que n’importe où ailleurs. Sous assermentation, s’il le faut. Et je mettrais sûrement ma main au feu que, sans même que je lui dise ma position, ton grand-père va prendre exactement la même. Peut-être alors seulement avec encore plus de détermination.
C’est certain que ce ne fut jamais facile pour personne. Les deux devaient travailler comme des fous pour finir par boucler le budget. Et, de ce côté-là, tous les deux peuvent être très fiers d’eux d’avoir réussi à s’en sortir aussi bien. C’est vraiment digne de mention. Il faut toujours bien savoir quand même reconnaître le positif dans la vie.
Mais, alors, pourquoi cet affrontement? C’est déjà plus qu’assez pénible d’envisager un divorce, faut-il en plus se forcer à le vivre de la façon la plus déchirante possible? Bon sang d’histoire de fous!
Je voudrais juste comprendre.
C’est vrai qu’il fut un temps où «ce que père veut» était sacré et faisait force de loi. Bien sûr, trop, c’était trop. Mais maintenant, on dirait qu’on est passé dans le travers opposé où le père a toujours tort. Comme s’il y avait toute une nouvelle génération de personnes sensibilisées qui n’aurait retenu du rétablissement des choses – consciemment ou pas – que l’extrême opposé : où ça ne peut pas être O.K. dès qu’il s’agit d’un père. Merde : « coupable de porter une queue, tabarnouche!» Je m’excuse, ma grande, mais il y a des fois dans la vie où seul le défoulement permet la survie.
Bon, je suis mieux de m’en tenir à ça pour l’instant. Je voudrai sans doute t’écrire à nouveau quand j’aurai pu dormir là-dessus – ou ne pas en dormir – et lorsque ton grand-père m’aura fait part de ses réactions.
En attendant, je t’encourage instamment à bien y penser à deux fois avant d’engager quelque démarche que ce soit.
Si tu veux me répondre par le même moyen, j’en serai ravie.
Le meilleur à toi dans les circonstances.
Ta grand-mère Georgette

P.S. Ouais, je viens de relire ma lettre. Je la trouve pas mal raide. Au point où ça me fait hésiter à te l’envoyer. Mais non, finalement, si je l’ai écrite, c't'affaire-là, c’est que je l’ai ressentie. Tu es assez vieille pour faire la part des choses. Tu sais très bien que ce n’est pas à toi personnellement que je m’en prends mais à cette maudite histoire de divorce. Je t’en aime pas moins; je trouve seulement très plate ce que tu es amenée à vivre dans la situation. Je pense honnêtement que tu as besoin d’un bon choc pour garder la tête hors de l’eau, la tête froide. En tous cas, je te l’envoie pour ce qu’elle a représenté à ce moment-là. Tu es toute bienvenue si tu veux réagir à ton tour, de la façon que tu voudras. Je t’embrasse. XX

Rencontre du troisième âge…

Chère amie,

MA-NI-PU-LA-TI-ON. Écrit comme ça, le mot prend mieux tout son sens. Tu auras sans doute compris ce que je pense de mes nouvelles conditions de vie.  Oui, c'est très exactement ça. De la MANIPULATION.

Tu sais comme moi jusqu'à quel point j'ai toujours détesté être surprotégé, couvé, materné… Eh bien! je viens de tomber dedans tout d'un coup.

Bon Dieu que je trouve ça dur. J'ai bien peur que ça ne pourra pas continuer comme ça. Je sais bien que ça va être la catastrophe si je ne reste pas ici, mais je doute que je pourrai supporter ça longtemps.

C'est incroyable ça, qu'est-ce que ça donne d'avoir voulu défendre et développer durant plus de 35 ans le respect des droits de la personne puis de se retrouver à la fin de sa vie dans un milieu où l'on te considère sans cesse comme un enfant. Pire, comme un animal de compagnie! Pire, comme un bibelot!

Ça n'arrête pas. Pour la prise de médicaments. Pour les repas. Pour les soins hygiéniques. Pour les sorties. Pour les dépenses personnelles. Même pour les jeux et les loisirs… Je te le dis, je vais aux toilettes tout seul pis c'est bien juste. S'il y avait de la place pour deux, pour moi on serait deux à s'asseoir sur le banc! Une "toilette tandem"! Pas beau, ça?

Je le sais bien que ce n'est pas toujours de la mauvaise volonté. Je le sais bien que le fait d'être passé à deux cheveux de la mort en a surpris plusieurs… Mais quand même… Est-ce une raison suffisante?

Je ne comprends pas du tout cette mentalité où l'on décide carrément à la place de la personne de ce qui est mieux pour elle. De ce qu'on croit être mieux pour elle. Et ce sans même lui en parler bien souvent. Ça ne devrait jamais se produire.

Et ce, quel que soit l'état de la personne.

Si cette personne est là, c'est donc qu'elle a le droit d'être informée de ce qui la concerne; tout individu, quel qu'il soit, doit toujours avoir le droit d'être informé en priorité de ce qui le regarde.

Pas après-coup. Non, non. Avant même que tout geste le concernant ne soit posé. Bien sûr dans la mesure de ses capacités d'être informé. Mais s'il est là, c'est qu'il a ce droit.

Aussi longtemps qu'il est là, il demeure toujours la 1ère personne à devoir être contactée pour toute affaire qui le vise directement.
Toi qui n'es pas du tout dans la situation, tu vas sans doute me demander de te donner des exemples. O.K. c'est une bonne idée. Ce peut être, par exemple, de se faire imposer un régime sans jamais en avoir entendu parler. Ou bien de se faire changer de pharmacie à son insu la plus totale. De sentir que tes ami-e-s ont toute-s manigancé dans ton dos pour t'empêcher de prendre ton auto. Et ce, sans qu'aucun-e d'eux-elles vienne t'en parler. De décider pour moi que je ne dois plus faire de vélo. De cacher ou subtiliser des bouteilles de boisson sous prétexte que ça pourrait être "fatal" dans mon état. De m'empêcher d'aller jouer avec le chien de Jean-Marie comme je le fais depuis trois ans…

Ce n'est pas toujours que la position prise soit mauvaise, c'est la façon. Par exemple, je le sais bien que je ne dois plus faire de vélo, du moins avant un bout de temps. Ce n'est pas ça le problème. Le problème, c'est de décider pour moi d'abord et en plus, sans m'en parler. Ils n'ont vraiment pas la façon la plus harmonieuse car un seul d'entre eux m'aurait invité à aller faire du vélo que je l'aurais convaincu par moi-même que je suis mieux de ne pas en faire. Ça ça aurait été MA décision.

Mais je ne veux pas laisser croire que tout ça se pose pour les aînés seulement. Y a d'autres exemples qu'on a presque tous connus.
Tu as sans doute expérimenté le cas classique où lors d'une entrevue d'emploi, les membres du jury de sélection manigancent pour tendre un piège à un-e candidat-e et ce, sans que personne prenne la peine de la-e prévenir (sans nécessairement éventer la mèche). Ou encore, un-e employé-e dans ton bureau a des problèmes sérieux de consommation : une bonne dizaine de personnes tout autour de lui vont parler de lui à tout bout de champ alors que personne n'aura pris la peine de lui dire ce qui se passe dans le milieu en lien avec son problème. Tu as un bon ami qui vit une condition particulière du côté de sa santé mentale ; avec la meilleure volonté du monde et pour son plus grand bien soi-disant, ses amis se concertent souvent à son insu pour lui rendre tel service ou lui éviter tel pépin. Mais toujours sans que lui, 1er concerné, ne soit jamais mis au courant de ça. Pourquoi la bonne intention devrait-elle justifier la dissimulation?
Pour moi, c'est comme jouer dans le dos du monde et donc, ça ressemble drôlement à de l'hypocrisie.

Si je prends la peine de t'écrire là-dessus, c'est parce que je sais que tu connais bien les personnes en cause ici. Et tu connais bien aussi mes "baguettes en l'air". Tu es donc bien placée pour me conseiller sur ce que je devrais faire avec ça. Ça m'embête bien gros. Je ne sais plus par quel bout prendre ça. Je ne sais qu'une chose : si je ne fais pas quelque chose sans tarder, je vais devoir dire adieu à mon nouveau milieu d'adoption. Et sans point de retour.

J'attends donc de tes nouvelles, ma chère Hermine, et je t'en remercie beaucoup.

Albéric

Rencontre du troisième âge…

Chère amie,
MA-NI-PU-LA-TI-ON. Écrit comme ça, le mot prend mieux tout son sens.
Tu auras sans doute compris ce que je pense de mes nouvelles conditions de vie.
Oui, c'est très exactement ça. De la MANIPULATION.
Tu sais comme moi jusqu'à quel point j'ai toujours détesté être surprotégé, couvé, materné… Eh bien! je viens de tomber dedans tout d'un coup.
Bon Dieu que je trouve ça dur. J'ai bien peur que ça ne pourra pas continuer comme ça. Je sais bien que ça va être la catastrophe si je ne reste pas ici, mais je doute que je pourrai supporter ça longtemps.
C'est incroyable, ça : Qu'est-ce que ça donne d'avoir voulu défendre et développer durant plus de 35 ans le respect des droits de la personne puis de se retrouver à la fin de sa vie dans un milieu où l'on te considère sans cesse comme un enfant. Pire, comme un animal de compagnie! Pire, comme un bibelot!
Ça n'arrête pas. Pour la prise de médicaments. Pour les repas. Pour les soins hygiéniques. Pour les sorties. Pour les dépenses personnelles. Même pour les jeux et les loisirs… Je te le dis, je vais aux toilettes tout seul pis c'est bien juste. S'il y avait de la place pour deux, pour moi on serait deux à s'asseoir sur le banc! Une "toilette tandem"! Pas beau, ça?
Je le sais bien que ce n'est pas toujours de la mauvaise volonté. Je le sais bien que le fait d'être passé à deux cheveux de la mort en a surpris plusieurs… Mais quand même… Est-ce une raison suffisante?
Je ne comprends pas du tout cette mentalité où l'on décide carrément à la place de la personne de ce qui est mieux pour elle. De ce qu'on croit être mieux pour elle. Et ce, sans même lui en parler bien souvent. Ça ne devrait jamais se produire.
Et ce, quel que soit l'état de la personne.
Si cette personne est là, c'est donc qu'elle a le droit d'être informée de ce qui la concerne. Tout individu, quel qu'il soit, doit toujours avoir le droit d'être informé en priorité de ce qui le regarde.
Pas après-coup. Non, non. Avant même que tout geste le concernant ne soit posé. Bien sûr dans la mesure de ses capacités à être informé. Mais s'il est là, c'est qu'il a ce droit.
Aussi longtemps qu'il est là, il demeure toujours la 1ère personne à devoir être contactée pour toute affaire qui le vise directement.
Toi qui n'es pas du tout dans la situation, tu vas sans doute me demander de te donner des exemples. O.K. c'est une bonne idée. Ce peut être, par exemple, de se faire imposer un régime sans jamais en avoir entendu parler. Ou bien de se faire changer de pharmacie à son insu la plus totale. De sentir que tes ami-e-s ont toute-s manigancé dans ton dos pour t'empêcher de prendre ton auto. Et ce, sans qu'aucun-e d'eux-elles vienne t'en parler. De décider pour moi que je ne dois plus faire de vélo. De cacher ou subtiliser des bouteilles de boisson sous prétexte que ça pourrait être "fatal" dans mon état. De m'empêcher d'aller jouer avec le chien de Jean-Marie comme je le fais depuis trois ans…
Ce n'est pas toujours que la position prise soit mauvaise, c'est la façon. Par exemple, je le sais bien que je ne dois plus faire de vélo, du moins avant un bout de temps. Ce n'est pas ça le problème. Le problème, c'est de décider pour moi d'abord, et en plus, sans m'en parler. Ils n'ont vraiment pas la façon la plus harmonieuse car un seul d'entre eux m'aurait invité à aller faire du vélo que je l'aurais convaincu par moi-même que je suis mieux de ne pas en faire. Ça, ça aurait été MA décision.
Mais je ne veux pas laisser croire que tout ça se pose pour les aînés seulement. Y a d'autres exemples qu'on a presque tous connus.
Tu as sans doute expérimenté le cas classique où, lors d'une entrevue d'emploi, les membres du jury de sélection manigancent pour tendre un piège à un-e candidat-e et ce, sans que personne prenne la peine de la-e prévenir (sans nécessairement éventer la mèche). Ou encore, un-e employé-e dans ton bureau a des problèmes sérieux de consommation : une bonne dizaine de personnes tout autour de lui vont parler de lui à tout bout de champ alors que personne n'aura pris la peine de lui dire ce qui se passe dans le milieu en lien avec son problème. Tu as un bon ami qui vit une condition particulière du côté de sa santé mentale? Avec la meilleure volonté du monde et pour son plus grand bien, soi-disant, ses amis se concertent souvent à son insu pour lui rendre tel service ou lui éviter tel pépin. Mais toujours sans que lui, 1er concerné, ne soit jamais mis au courant de ça. Pourquoi la bonne intention devrait-elle justifier la dissimulation?
Pour moi, c'est comme jouer dans le dos du monde et, donc, ça ressemble drôlement à de l'hypocrisie.
Si je prends la peine de t'écrire là-dessus, c'est parce que je sais que tu connais bien les personnes en cause ici. Et tu connais bien aussi mes "baguettes en l'air". Tu es donc bien placée pour me conseiller sur ce que je devrais faire avec ça. Ça m'embête bien gros. Je ne sais plus par quel bout prendre ça. Je ne sais qu'une chose : si je ne fais pas quelque chose sans tarder, je vais devoir dire adieu à mon nouveau milieu d'adoption. Et sans point de retour.
J'attends donc de tes nouvelles, ma chère Hermine, et je t'en remercie beaucoup.
Albéric

Rencontre du troisième âge…

Mon cher filleul,
Tu es resté bien surpris, dimanche, quand j'ai marqué mon accord à ta remarque qui se voulait pourtant très bousculante pour moi : « À quoi ça sert au juste des patrons dans la vie? »
Comme on n'a pas trouvé le moyen d'en parler vraiment dans tout le brouhaha, j'ai pensé t'écrire là-dessus. Ma position a en effet besoin d'être bien expliquée. Quand je dis que je suis d'accord avec ta remarque, ce n'est pas dans n'importe quel sens.
Comme j'ai été patron presque durant toute ma carrière, à trois ans près, tu avais raison de croire que je serais dérangé par ta remarque.
Avec les années et l'expérience, j'en suis venu à douter sérieusement que ce soit possible de maintenir une "société de patrons", du moins si l'on veut créer une véritable société égalitaire.
Dans le sens suivant: si l'on convient que chacun-e vient au monde avec une mission propre et déterminée, il ne devrait pas y avoir de missions moins nobles ou plus méritoires que d'autres.
Notre principale raison de vivre, c'est de mener notre mission du mieux qu'on peut, quelle qu'elle soit. En tâchant de la faire du mieux qu'on peut. En rendant service le plus possible aux gens qui en dépendent.
S'il n'y a pas de rang ou de classes entre les personnes et leur mission respective, il devient alors davantage possible de parler de société égalitaire. Mais non pas dans le cas contraire.
C'est ce qui m'a amené à douter sérieusement que la société égalitaire puisse être possible dans une structure de travail basée sur la hiérarchie. En d'autres termes, si on était vraiment convaincu de l'urgence de réaliser la société égalitaire, on changerait beaucoup la structure du travail en rendant égalitaires le plus de postes possibles. Et au bout de 15-20 ans, on réaliserait sans doute que, tout compte fait, ça fonctionne mieux dans le régime de l'égalité.
Je suis conscient que cela créerait au départ des remous terribles. On est tellement habitué de ne voir le travail qu'en termes de patrons-vs-ouvriers-employés. On ne peut voir autrement. Mais, tout compte fait, ces remous seront peut-être encore plus grands si on ne procède pas au plus tôt à une réévaluation dans le sens de l'égalité.
Peut-être me trouveras-tu difficile à comprendre. Pour bien saisir, il faut absolument décoller le nez des milieux de travail tels qu'on les connaît. Il faut au contraire prendre une distance, se donner un grand recul pour mettre les choses dans une perspective plus large. Il faut partir du raisonnement lié à l'idéal naturel : comment devrait-on concevoir les choses dans l'ordre de la nature?
L'argumentation devient alors qu'il n'y a pas de sots métiers. Qu'il n'y a pas de raisons d'inférioriser quelqu'un qui fait bien sa mission. Que le travail ou la profession de quelqu'un ne doit pas être un critère de mise en infériorité. La vie nous confie à chacun-e une mission, comme elle nous confie des enfants. Pourquoi telle mission donnée devrait-elle être moins valorisée qu'une autre?
Rien ne prouve qu'un-e sacré-e bon-ne éboueur-se qui a fait son boulot le plus consciencieusement durant toute sa vie a rendu moins service aux gens et à l'environnement que, disons, un-e président-e de banque.
Chose certaine, ce n'est pas moi qui vais connaître l'instauration d'un tel système du travail égalitaire. On part de trop loin (qu'on pense aux salaires des joueurs de hockey) et "le bonhomme est trop vieux". Mais toi, tu connaîtras peut-être certaines réalisations en ce sens. Je te le souhaite de tout cœur. Pourquoi n'en ferais-tu pas "ta mission à toi", d'ailleurs?
J'aimerais ça que tu dises, par écrit idéalement, ce que tu as compris.
Tu vois un peu où nous a mené ta plaisanterie? Une blague bien créatrice!
Salut bien mon grand,
"Tonton Denis"

Rencontre du troisième âge… (oct)

Boudin grand-mère, sauce amère

Ma chère MaminOOn

Vous serez sûrement très étonnée de recevoir une lettre de moi. Comme c'est la première fois, vous allez imaginer le pire. Mais non, rassurez-vous, ce n'est pas grave. Mais c'est quand même important.

Bien voilà, je prends une grande respiration et je plonge : Depuis quelques jours, j'ai nettement l'impression que vous me boudez. Que vous me faites la gueule, si vous permettez. Que vous ne me connaissez presque plus.

Je vous ai rencontrée quelques fois depuis notre dernière visite et jamais vous ne m'avez saluée, embrassée, câlinée… comme d'habitude.

Vous ne me donnez pas l'impression de ne plus me connaître. Mais pas loin. Pas loin !

Mais, grand-maman, je ne sais même pas pourquoi. Je ne comprends pas. Je ne trouve aucune raison.

Ça me rend très triste car je n'ai aucune espèce d'explication.

Au pire, moi, je veux bien payer pour une de mes bêtises mais encore faut-il que je sache pourquoi? J'ai l'impression de recevoir une fessée mais sans n'avoir aucune espèce d'idée de la raison.

À la limite, je pourrais accepter temporairement que vous me boudiez, me refusiez votre amour, mais à la condition que je sache au moins pourquoi. C'est un minimum.

C'est déjà assez dur comme ça d'accepter la punition de n'être plus saluée; si en plus je ne sais pas pourquoi, ça, c'est le plus dur de la punition.

Je suppose donc que ce serait très dur pour vous de me dire la raison.

Pour vous aider, j'ai pensé vous donner la liste de toutes les raisons que j'ai trouvées depuis quelques jours à force de chercher. Peut-être est-ce parce que j'ai cassé votre collier en vous embrassant? Ou bien c'est peut-être parce que je n'ai pas voulu manger votre recette de foie? Ou peut-être parce qu'on a cassé un carreau en jouant au ballon? Ou bien parce que j'ai préféré rester jouer avec les petits voisins au lieu d'aller à votre chorale? Enfin, c'est peut-être parce que je vous ai dit que je songe à abandonner les cours de musique?


Bien voilà. Les raisons possibles ne manquent pas. J'avoue qu'il s'est passé vraiment beaucoup de choses en une seule visite.

Voici donc ce que je vous demande : de grâce, dites-moi pourquoi ce virage très malheureux de votre part. Je vous promets que je n'argumenterai pas, si vous préférez. Je veux seulement savoir pourquoi. Je pense que c'est mon droit puisque ça me concerne.

Au pire, si vous ne pouvez pas me dire la raison, dites-moi seulement : «Écoute, ma grande, je ne peux te dire ce que c'est exactement mais il y a une raison précise. Ce n'est pas pour rien et ça va être oublié avec le temps». Mais, bien sûr, j'aimerais mieux avoir les détails.

Bon, ouf! J'ai réussi à vous le dire. Je suis fière de moi. Le poids est déjà moins lourd.

Je vous embrasse sans collier et j'attends votre réponse avec impatience.

Votre tafillOOn,
Magalie


Ma belle Magalie,

Aussi bien te le dire tout de suite, ta lettre m'a tiré les larmes. D'une part, parce qu'elle me fait réaliser jusqu'à quel point mon attitude correspond à une punition épouvantable pour toi. D'autre part, parce que je n'en reviens pas comme tu as grandi, comme tu te débrouilles drôlement bien pour dire ce qui te chicotte et comment, à ton âge, il y a derrière ta lettre une lecture de la vie, une sagesse qui me donne une sacrée leçon. Je te dis donc, dès le départ, un immense BRAVO pour ça. Je suis si fière d'être ta MaminOOn à sa tafillOOn !

Pour ce qui est de la raison que tu espères tant, tu ne me croiras peut-être pas mais je suis obligée de te dire qu'il n'y en a pas une en particulier.

Laisse-moi t'expliquer : Ce sont un peu toutes les raisons que tu as mentionnées. C'est vrai que ça faisait beaucoup de choses contre toi dans une même visite. Alors ce qui s'est passé, c'est ceci, je pense : je me suis retrouvée chez moi en soirée et, comme d'habitude quand vous venez, je me suis repassé le film de votre séjour tant ça me fait du bien.

Or cette fois, comme il n'y avait avec toi que des mauvaises séquences, tu avoueras, je n'ai pas retrouvé mes raisons habituelles de me réjouir à ton sujet et alors, le lendemain matin, je me suis levée avec cette phrase en tête : «Ah ! mais alors là, Magalie, elle exagère, tout de même!» et j'ai pris, en conséquence, l'attitude que tu déplores. Non pas pour une raison plus qu'une autre. Mais pour l'ensemble des raisons que tu as évoquées.

Tu croiras sans doute difficilement qu'il n'y a pas une raison en particulier. Mais là, il faut que je t'explique quelque chose : Nous, les aînés, on a été élevés dans une mentalité où la répartition en bien ou mal, où la culpabilité étaient très présentes. Alors, bien souvent, quand on avait quelque chose à reprocher à quelqu'un, si c'était vraiment gros à avouer, au lieu d'aller le voir et lui dire, on se faisait une carapace comme si ça n'avait jamais existé. Ça devenait comme inconscient.

C'est pour ça que j'ai eu le réflexe de changer mon attitude envers toi mais sans que ce soit, dans ma tête, pour une raison en particulier.

Comme si ma réaction avait grossi au fur et à mesure jusqu'au point d'éclater sans recul possible.

Je suis tellement sûre de ça que je ne veux même pas reprendre une à une les raisons que tu mentionnes. Aucune en particulier ne justifie mon attitude. D'autant plus que j'ai appris depuis, par les petits voisins, que ce n'est pas toi qui a cassé la vitre et que le beau cousin Charly qui ne te laisse pas du tout indifférente était là.

Alors voilà, il n'y a plus à nous expliquer. Je modifie dès maintenant mon attitude; dès que tu auras lu ma lettre, appelle-moi et je t'invite au resto (pas de foie au menu !) pour te démontrer que j'ai encore le goût de te saluer, de te câliner, de te chatouiller…

Mais en terminant, je voudrais te dire encore quelque chose : ce que tu as fait, c'est une leçon de vie extraordinaire. On ne devrait jamais, au grand jamais, tirer une conclusion, une ligne, sur quelque chose qui est arrivée avec quelqu'un d'autre sans d'abord avoir vérifié les choses avec ce quelqu'un d'autre. Voici exactement ce que tu as fait. Ça s'appelle jouer le jeu de la transparence. Refuser de jouer le jeu de la cachotterie, de l'hypocrisie. Tu te rends compte? Tu aurais déjà compris ça à ton âge! C'est un peu le monde à l'envers : la sagesse de l'ado qui donne à sa grand-mère une magnifique leçon de vie.

Enlève donc ton collier que je t'embrasse bien fort, je t'aime tant.

Ta grand-mère,
Pétula xxx